S’évader…

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Article de couverture
Octobre 2020 (tome 52, no. 5)

Nous commençons la session d’automne cette année dans un nouveau monde. Notre mode de travail, nos habitudes et la façon dont nous interagissons avec nos collègues et nos étudiant.e.s ont tous changé en peu de temps.

Lorsque l’état d’urgence nous a obligé de rester à la maison, on nous a demandé de terminer la session avec la technologie dont nous disposions et au mieux de nos capacités. Dans l’espace de quelques semaines seulement, nous avons déplacé nos cours en ligne, surveillé et corrigé les examens finaux tant bien que mal, puis tout était fini.

Que l’enseignement en ligne soit ou non notre mode d’enseignement préféré importait peu pendant ces quelques semaines; il était un remède rapide à un problème immédiat. Or, dans les semaines et les mois qui ont suivi, la communication virtuelle s’est installée graduellement comme un nouveau mode de vie, remplaçant de plus en plus les interactions humaines. Les séminaires et les conférences se tenaient désormais en ligne, et tout à coup un nouveau monde de possibilités s’était ouvert à nous. Je suis maintenant en mesure d’assister à un discours fantastique d’une personne de l’autre bout du monde depuis le confort de ma maison. C’est mieux pour ma poche et pour l’environnement: je voyage moins et j’ai à ma disposition un incroyable éventail de sujets et de mathématicien.ne.s.

Au cours de l’été, nous avons appris que nos cours à l’Université Dalhousie seront offerts en ligne pour la session d’automne, et probablement d’hiver aussi. L’Atlantic Association for Research in Mathematical Sciences (AARMS) a pris l’initiative de coordonner entre les universités atlantiques pour que bon nombre de nos cours de deuxième cycle puissent être offerts à tou.te.s les étudiant.e.s de la région. En conséquence, nos étudiant.e.s ont accès à une plus grande variété de cours. De plus, les étudiant.e.s internationaux.ales n’auront même pas besoin de se présenter sur le campus pour suivre des cours; ils peuvent le faire depuis leur pays d’origine!

Ces changements sont formidables, car ils nous offrent un aperçu d’un futur possible avec de nouvelles opportunités, de nouvelles façons d’apprendre. Dans un tel avenir, les salles de classe, les bureaux et les centres de recherche semblent être des luxes superflus, remplaçables par un ordinateur efficace et un bon signal Wifi. Et pourquoi pas? Pourquoi ne devrions-nous pas nous asseoir devant nos ordinateurs personnels pour le reste de notre carrière et parler à nos écrans?

Je réfléchis à ce moment en mars où la pandémie mondiale nous a frappés: du jour au lendemain, nous avons déplacé toutes nos opérations pour les installer chez nous. Avec  deux enfants d’âge scolaire et deux parents professeurs, notre routine quotidienne s’est transformée : après un petit-déjeuner rapide, on se dispersait chacun dans une pièce différente pour assister à des cours sur Zoom ou préparer et donner des séminaires virtuels, prenait une courte pause repas au milieu de la journée, marchait toujours sur la pointe des pieds pour éviter d’interrompre une session d’enregistrement. Le système fonctionnait parfaitement pour répondre aux besoins essentiels de l’école et de l’université.

Après la fin de l’année universitaire, et avant que le monde n’ait appris de toutes les possibilités qu’offre la technologie virtuelle, les périodes de recherche ininterrompues étaient incroyablement enrichissantes. Cependant, le monde s’installait graduellement dans sa nouvelle routine et les réunions de comités, les séminaires, les réunions avec les étudiant.e.s et les collaborations de recherche se sont progressivement transformés en mode virtuel. Pour les enfants, les récréations, les clubs étudiants ainsi que de nombreuses autres activités parascolaires étaient également organisés virtuellement. À cela s’ajoutent les activités en ligne non obligatoires et créatives telles que les activités sociales, les réunions de famille, les fêtes d’anniversaire, les spectacles de musique. Nous passions bientôt toutes nos heures devant nos ordinateurs, ou ─ pendant de courtes périodes loin de nos chambres ─ avec l’angoisse d’avoir manqué un événement virtuel important. Alors que nous étions tou.te.s à la maison et ensemble à tout moment, nous vivions chacun.e sur une île séparée.

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Nouvveaux ajouts à notre foyer pendant la pandémie, ces poules gloussent et vaquent à leurs occupations quotidiennes pendant que je peine à trouver l'équilibre entre ma vie personnelle et professionnelle (Photo prise par Susanne Retter)

Ces jours-ci, ma maison n’évoque pas le même sentiment de chez-soi qu’avant. Elle n'est plus un sanctuaire privé loin de mon espace de travail. Je ne peux plus dire: je ne serai pas au bureau aujourd'hui, alors on se donne rendez-vous demain. Je ne peux pas quitter mon bureau pour me vider la tête pendant quelques heures : je n’ai nulle part où aller.

Ces jours-ci, ma maison n’évoque pas le même sentiment de chez-soi qu’avant. Elle n’est plus un sanctuaire privé loin de mon espace de travail. Je ne peux plus dire: je ne serai pas au bureau aujourd’hui, alors on se donne rendez-vous demain. Je ne peux pas quitter mon bureau pour me vider la tête pendant quelques heures : je n’ai nulle part où aller. Mes élèves et collègues ont appris à connaître le miaulement désespéré de mon chat, le son de la sonnette de ma porte, le grattage des chaises de cuisine au-dessus de ma tête et les cris de mes enfants pendant que je suis en réunion. Au milieu d’un séminaire, je m’occupe d’une affaire urgente à la maison, et au milieu d’une conversation familiale, je me rappelle que je dois être en réunion. Les frontières entre la maison et le travail sont toutes floues.

Mais le plus grand impact sur ma vie professionnelle a été de ne plus pouvoir participer à des conférences, à des ateliers et à des escapades de recherche en personne. Alors que de nombreuses organisations comme la BIRS (Banff), le MFO (Oberwolfach), l’AMS et la SMC, entre autres, ont transformé leurs évènements en mode virtuel, rien ne peut remplacer ce que ces évènements offrent de plus précieux: s’évader.

En effet, ce qui me manque le plus de ma vie pré-pandémique est de pouvoir m’évader, de quitter mon lieu de travail pour être chez moi, et de m’éloigner de mon quotidien pour profiter d’une escapade mathématique: socialiser pendant les pauses café, se lever à 4 heures du matin dans une chambre d’hôtel pour travailler sans interruption, travailler pendant une semaine avec un nouveau groupe de personnes sur un nouveau problème dans un nouvel endroit.

Bien que j’apprécie le savoir-faire que j’ai acquis au cours de ces derniers mois, et que je me sens de plus en plus attachée à ma maison, je songe aux jours où je pourrais m’évader sans souci. Je me demande si j’apprendrai éventuellement à m’évader tout en restant  chez moi, et si ce mode de vie est ici pour de bon. 

Envoyer un courriel à l’auteur(e) : faridi@mathstat.dal.ca
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