Occasions manquées et nouvelles occasions

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Article de couverture
Mars 2021 (tome 53, no. 2)

Beaucoup de choses ont changé au cours de la dernière année. La mort, la maladie et la peur dominent notre quotidien, parsemé aussi de la frustration, de l’impatience et de la rage. Des évènements annulés, des problèmes d’immigration, des défis d’enseignement en ligne, des préoccupations quant à la possibilité du plagiat aux examens virtuels, ils sont tous devenus des affaires communes- qui sont tout de même insignifiants par rapport aux conséquences plus sérieuses telles que la perte d’une proche, la séparation de la famille qui habite loin ou dans un établissement de soin, les troubles de santé mentale ou de la dépendance exacerbés par l’isolement. Les masques et les équipements de protection individuelle font partie du code vestimentaire standard. Les câlins et les poignées de main appartiennent au passé. On se salue maintenant avec les pieds ou la salutation Volcan. Même notre vocabulaire a changé. On souffre de « corona-angst » et tout le monde est « sur-zoomé ».

On nous dit que la fin est proche. Au fur et à mesure que les vaccins sont administrés à travers le monde et les restaurants, les garderies, les musées et les salles de concert rouvrent et l’économie rebondit, les souvenirs de l’année passée deviendront (espérons!) un lointain cauchemar, rejoignant les rangs de la peste, de la grippe espagnole et du SRAS qui sont devenus simplement des sujets de conversation ou des histoires pour les futures générations, tout comme les contes de guerre, de famine et de catastrophes naturelles. Nous nous impatientons pour le retour de la normale.

Mais à quoi ressemblerait la normale post-pandémique dans le milieu universitaire? À bien des égards, il serait probablement similaire à ce qu’il était avant 2020.  L’agitation d’un campus qui grouille d’étudiant.e.s se précipitant d’un cours à l’autre, dans leur bataille perdue contre des dates limites, la plongée dans la saison de lettres de recommandations et de demandes de subventions, les préparations de cours, de communications et de voyages pour assister aux colloques, le rêve d’évasion de la corvée quotidienne pour terminer un projet de recherche dont on pense depuis longtemps.

Avant de nous tourner vers la promesse des jours meilleurs, la pandémie nous a-t-elle offert des points positifs qui méritent d’être conservés?

  • Mathématicien.ne.s dans l’actualité. Nous savions déjà que les mathématiques sont importantes : mais il était difficile de convaincre le public que les mathématiques sont plus que du calcul universitaire. La COVID a changé cette perception. Nos collègues (dont professeur.e.s Chris Bauch (Waterloo), Caroline Colijn (SFU), Dan Coombs (UBC), Jane Hefernan (York) et bien d’autres) à travers le pays et même à travers le monde ont présenté des commentaires impressionnants au sujet de la pandémie dans les médias nationaux [1] et internationaux; en plus d’informer le public sur la propagation des maladies infectieuses, ils et elles ont appliqué leur expertise pour guider les décisions politiques concernant la santé publique, les mesures sanitaires et les restrictions de voyage. Ils et elles ont attiré une attention accrue sur le rôle des sciences mathématiques en épidémiologie et des sciences de santé, et l’importance de la modélisation mathématique dans le domaine de santé publique. Leurs conversations dans les médias ont mis davantage l’accent sur la nécessité de l’enseignement mathématique et de la numératie pour le grand public afin qu’il puisse mieux comprendre les règles, les détails et la justification de la vaccination. De plus, et surtout, les mathématiques sont déployées maintenant pour résoudre des problèmes qui se catégorisaient autrefois sous les domaines juridique, éthique ou de la science sociale. Les nuances relatives à un programme de vaccination qui serait en mesure d’exercer un contrôle optimal sur la propagation de la COVID au sein de la population et à l’ordre de priorité des groupes d’âge ou de professions sont des débats sensibles et critiques où les expertises des mathématicien.ne.s ont apporté une contribution percutante et fondée sur des preuves [2].
  • Les femmes et les minorités visibles dans les fonctions de direction. Malgré de grands défis auxquels ont fait face certains groupes démographiques, on a vu émerger un nombre inspirant de modèles issus des groupes sous-représentés qui occupent des fonctions importantes aux échelons supérieurs de la science de la technologie, de l’université et de l’industrie qui mènent la bataille contre la COVID. Des scientifiques, des pharmacologistes et des politicien.ne.s tel.le.s que
    • La Dre Theresa Tam (administratrice en chef de la santé publique [3]),
    • La Dre Bonnie Henry (médecin hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique [4])
    • La Dre Supriya Sharma (conseillère médicale principale à Santé Canada [5])
    • La Dre Kizzmekia Corbette (chercheuse titulaire au Vaccine Research Centre [6])
    • Le Dr Akwatu Khenti (chef du Black Scientists’ Taks Force on Vaccine Equity [7])

ont aussi été actifs.ves avant la pandémie. Toutefois, ils ont fait des percées pharmacologiques vitales ou ont contribué aux décisions politiques en obscurité. Ils et elles profitent maintenant d’une plus grande visibilité au sein des médias et leurs travaux sont reconnus et appréciés plus largement, inspirant de nombreuses jeunes femmes et de nombreux.ses jeunes des communautés disservies à poursuivre une carrière en STIM. La pandémie disparaitra éventuellement, mais notre appréciation pour ces personnes inspirantes perdure.

  • Enseignement et recherche en ligne. L’une des conséquences les plus désastreuses de la COVID a été la perte de contact physique. L’usage répandu des réunions en ligne a permi la continuité du travail et d’activité. Bien que certaines dynamiques d’interaction en personne ne soient pas faciles à reproduire dans un environnement virtuel, de nouvelles voies se sont ouvertes pour le partage des idées et des réflexions. En effet, le virage numérique offre maintenant une plateforme commune qui évite les tracas d’immigration et qui élimine les frais de voyages aériens et, surtout, donne un plus grand accès aux personnes ayant des contraintes géographiques, physiques, financières et personnelles les empêchant de se rendre à des évènements ou de poursuivre des études dans un autre pays. Cela me rappelle un collègue mathématicien qui, en tant que principal dispensateur de soin d’un membre de sa famille, n’avait pas pu assister à des évènements depuis des décennies et qui a maintenant l’occasion de participer à autant de conférences et d’ateliers virtuels que son temps et son intérêt le permettront. Même avec les meilleures intentions d’organiser un évènement inclusif, avant la pandémie, il n’y avait pas de mécanismes adéquats pour inclure les personnes confrontées à de tels défis; elles étaient alors marginalisées et leur accommodements étaient jugés trop dispendieux à considérer, ou trop spécialisés pour garantir un soutien significatif. Avant la pandémie, il fallait être au bon endroit au bon moment afin de participer à un projet de recherche innovatrice ou de profiter d’un programme éducatif. Cela n’est plus le cas.

    Espérons que ces changements positifs continueront après la pandémie. En effet, cette transformation avait déjà commencé en dehors du milieu universitaire avant la pandémie. Les équipes de recherche et de développement à grande échelle des entreprises technologiques comme Google et Amazon ont résolu des problèmes (bon nombre d’entre eux mathématique!) en travaillant à distance. La pandémie nous a simplement montré que la collaboration est possible même sans proximité physique. Au fur et à mesure que les colloques et les ateliers reprennent, et que les universitaires traditionnels se réjouissent du contact humain et de l’échange intellectuel en personne, laissons aussi des moyens de participation à des membres de la communauté qui, par choix et par la force de circonstance, ne sont pas en mesure de se joindre en personne à la célébration. Optons pour les solutions hybrides!

La pandémie a mis en relief la puissance de la science et de la technologie, la collaboration internationale et la résilience humaine. Il a aussi mis en évidence les dures réalités des inégalités de genres [8, 9] et des inégalités raciales [10, 11] et socioéconomiques. Malgré le taux élevé de chômage, les professeur.e.s d’université ont toujours leurs postes. La plupart d’entre nous n’avons pas eu besoin de risquer nos vies tous les jours. Plusieurs d’entre nous ont le privilège de pouvoir travailler de chez eux, de tenir des réunions et des cours en ligne, et de s’impliquer dans les recherches qui ne nécessitent pas le travail de terrain. D’autres n’ont pas eu ce luxe. Les jeunes, dont nos étudiant.e.s et postdoctoran.e.s ont aussi dû faire face à des défis. Ceux et celles qui n’ont pas eu l’occasion de suspendre leur trajectoire académique ou professionnelle ont dû faire leur entrée virtuelle dans des établissements postsecondaires ou sur le marché du travail à distance et s’adapter à une vie parfois très différente de ce qu’ils ou elles anticipaient. Plusieurs se sont retrouvé.e.s face à un sentiment d’isolement et au manque de contact humain ou de soutien infrastructurel ou émotionnel adéquat. Ils et elles méritent à tout le moins d’empathie et de compréhension. Grâce à la technologie, des fenêtres se sont ouvertes ou des portes se sont fermées. Ces fenêtres nous montrent un aperçu des mondes qui nous étaient invisibles avant la pandémie. Tout en nous dirigeant vers un avenir sans COVID, gardons en vue ces mondes.

Références

[1] Mathematical model makes a case for immunizing the oldest first, Kelly Grant, the Globe and Mail, December 18, 2020.
[2] The Current, CBC Radio, March 1, 2021 https://www.cbc.ca/radio/thecurrent/the-current-for-march-1-2021-.5931671/march-1-2021-episode-transcript-1.5932437
[3] Tam takes aim at COVID-19 `infodemic’, urges vigilance over misleading online content, Raisa Patel, CBC News, February 14, 2021, https://www.cbc.ca/news/politics/theresa-tam-COVID-19-infodemic-1.5914178
[4] The Top Doctor Who Aced the Coronavirus Test, Katherine Porter, NY Times, June 5, 2020, https://www.nytimes.com/2020/06/05/world/canada/bonnie-henry-british-columbia-coronavirus.html
[5] Chief medical adviser says Health Canada preparing for quick approval of boosters, CTV News, Mia Robson, March 4, 2021, https://www.ctvnews.ca/health/coronavirus/chief-medical-adviser-says-health-canada-preparing-for-quick-approval-of-boosters-1.5333219
[6] Meet the black female scientist at the forefront of COVID-19 vaccine development, CBS News, January 9, 2021, https://www.cbsnews.com/news/COVID-19-vaccine-development-kizzmekia-corbett/
[7] U of T researcher to lead city’s Black Scientists’ Task Force on Vaccine Equity, U of T News, February 3, 2021, Heidi Singer, https://www.utoronto.ca/news/u-t-researcher-lead-city-s-black-scientists-task-force-vaccine-equity
[8] `Perfect storm’: Growing calls to address domestic violence during coronavirus, Global News, Saba Aziz, November 25, 2020, https://globalnews.ca/news/7483974/coronavirus-domestic-violence-COVID-19/
[9] An open letter from the EWM, European Women in Mathematics, https://www.europeanwomeninmaths.org/ewm-open-letter-on-the-COVID-19-pandemic/
[10] Racial disparities in COVID-19, Wei Li, Science Policy, Special Edition: Science policy and social justice, Harvard University Graduate School of Arts and Sciences, October 24, 2020, https://sitn.hms.harvard.edu/ ash/2020/racial-disparities-in-COVID-19/
[11] Racial Inequity, COVID-19 And The Education Of Black And Other Marginalized Students, Carl E. James, Royal Society of Canada, November 12, 2020, https://rsc-src.ca/en/COVID-19/impact-COVID-19-in-racialized-communities/racial-inequity-COVID-19-and-education-black-and

Envoyer un courriel à l’auteur(e) : malabika@math.ubc.ca
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