Une tradition qui perdure

Éditorial
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Éditorial
Mars 2026 (tome 58, no. 2)

De nombreux départements de mathématiques ont pour habitude de se réunir régulièrement pour manger ensemble. Dans certains cas, il s’agit d’un dîner où chacun apporte son repas dans la salle de pause du département. S’il y a un club des professeurs, il y a probablement un groupe qui s’y retrouve. Quand j’étais étudiant de troisième cycle à Cambridge, les dîners n’étaient pas une tradition, mais les pauses café du matin et les pauses thé de l’après-midi l’étaient tout à fait.

Peu après être devenu post-doctorant à Dalhousie, l’un des professeurs m’a dit : « Tu devrais venir au dîner du mardi. » On m’a expliqué les règles. Le groupe se réunissait à 11 h 37 exactement dans le hall du rez-de-chaussée du bâtiment Chase, puis marchait vers l’est le long de Coburg Road et Spring Garden Road jusqu’à l’intersection avec South Park Street. Là, au coin de la rue, à midi, une négociation complexe et ritualisée avait lieu, selon les règles établies par Heydar Radjavi, pour décider du restaurant où nous allions manger cette semaine-là.

N’importe qui pouvait faire une proposition ; une fois celle-ci formulée, n’importe qui pouvait y opposer son veto. Cela pourrait sembler mener à une impasse, mais chaque participant n’avait droit qu’à un seul veto par semaine ; ainsi, si N personnes étaient présentes, l’algorithme s’achevait au plus tard au bout de N+1 tours. Afin d’éviter que le pouvoir de veto ne soit trop affaibli par cette règle du veto unique, un lieu qui avait fait l’objet d’un veto ne pouvait plus être proposé à nouveau cette semaine-là. Enfin, dans un souci d’élégance mathématique, ces règles ne faisaient pas de distinction entre l’auteur de la proposition et les autres participants : si quelqu’un souhaitait retirer une suggestion, il pouvait le faire, à condition qu’il dispose encore d’un droit de veto et qu’il soit disposé à l’utiliser. (Je me souviens que cette dernière règle était parfois contournée : si l’auteur d’une proposition changeait d’avis et n’avait plus de droit de veto pour le mettre en œuvre, quelqu’un d’autre lui prêtait main-forte.)

Je m’y suis donc rendu. Parmi les habitués, on comptait Heydar, Peter Fillmore, Bob Paré, S. Swaminathan, Karl Dilcher, Keith Johnson, Chelluri Sastri et, même après avoir pris mes fonctions à la SMU, moi-même ; mais de nombreuses autres personnes, tant au sein du département qu’à l’extérieur, y participaient de manière sporadique. Au fil des ans, nous avons fréquenté la plupart des restaurants du centre-ville d’Halifax. Il y avait des semaines où nous n’étions que quelques-uns, et d’autres où notre réunion de planification en venait presque à bloquer le trottoir.

Puis vint une période où mes obligations professorales et départementales m’empêchaient de m’y rendre. Heydar a pris un poste de retraité à Waterloo. Au bout d’un certain temps, j’ai appris que quelques personnes continuaient à se réunir, mais (en raison de l’état de santé de certains participants) la réunion de 11 h 37 et la promenade de Dalhousie à South Park Street n’avaient plus lieu, si bien qu’il n’était plus possible de s’y rendre sur un coup de tête. Et c’en était fini de tout cela, jusqu’à ce que je rencontre le mois dernier l’un des habitués de ces dîners lors d’un concert.

« Pourquoi ne viens-tu pas au dîner du mardi ? », m’a-t-il demandé.

« Comment ? » ai-je répondu. Je me suis donc inscrit à la liste de diffusion qui indique désormais aux participants le restaurant de la semaine. Les groupes sont plus petits, les procédures simplifiées, mais à bien des égards, c’est toujours comme il y a quarante ans.

Ça fait du bien d’être de retour.

Envoyer un courriel à l’auteur(e) : rjmdawson@gmail.com
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